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Généreux, c'est votre vrai nom ?
C'est celui de ma mère.
Vous avez fait pas mal de boulots différents genres bourlingueur,
scénariste, réalisateur de longs métrages, reportages,
voyages, quelques bouquins,
avant d'en venir à vous occuper des enfants ? Il y a une raison
particulière ?
Non, deux ! La première, c'est la rencontre
d'un enfant qui m'a adopté comme père. Comme ça.
En passant, comme on prend un pion aux échecs. Il n'avait pas dix
ans quand je me suis trouvé sur sa route. Comme il s'est révélé
plus intelligent que moi, il m'a appris pas mal de trucs.
Bref, je m'en
suis davantage occupé que de mes propres enfants qui étaient
séparés de moi géographiquement. La seconde raison,
c'est qu'il y a une dizaine d'années, - j'ai 55 ans - j'ai réalisé
brutalement que j'en étais à attendre ma mort pour donner
un sens à ma vie.
C'est de vous ?
Non ! J'ai oublié l'auteur, mais ça m'a beaucoup frappé.
Prendre conscience de n'être qu'une machine à faire du fric pendant
que les trois quarts de l'humanité font les poubelles m'a donné
la nausée et l'envie de m'occuper des autres. Vous savez bien entendu
que les économistes en sont réduits à faire la distinction
entre les extrêmement pauvres (un dollar de revenu par jour) et les
simplement pauvres (deux dollars) ? Les chanceux quoi ! Un papier d'Edgar
Morin dans le Monde en 92 sur la création possible de maisons de la
solidarité ajouté aux idées de Bourdieu à propos
de la " violence symbolique " de l'hégémonie culturelle
des institutions ont fait le reste. Bref ! il n'y a plus que ça qui
m'intéresse.
Et ça dure depuis douze ans ?
Presque. Douze ans de couleuvres à avaler quand on veut jouer à
l'humanitaire, ça remet la tête dans le bon sens à un
type un peu arrogant à qui pas mal de choses ont très vite réussi.
Le terrain, il y a que ça de vrai !
Plus précisément ?
Douze années de banquettes de ministères dans l'attente d'être
reçu par un politique surbooké, ça vous tue plus sûrement
son homme qu'une armée de soi-disant délinquants qui eux, ne
sont que des petits fauves comme il en a existé à toutes les
époques. Davantage victimes de ce qu'ils voient grossi à la
télé dans des émissions dites de "réalité
" au vide sidéral saisissant ajouté au Dieu-fric omniprésent,
mais très conscients que peu de gens ont un réel intérêt
pour leurs problèmes. Quoique affirment certains politiques prêts
à payer pour qu'ils aillent " faire ça " ailleurs.
Parfois le maire : " Je vous paie des vacances, mais vous ne brûlez
pas MES voitures. "
Mais vous-même avez été durement agressé dans
le RER ?
Parce que je me suis conduit bêtement. J'ai essayé de dialoguer
avec mes mots et mes arguments à moi. Pas les leurs que pourtant je
prétendais connaître. J'avais rien compris. Ça m'a coûté
trois dents.
Et votre association a été cambriolée à Montreuil
? Plus de matériel, plus rien ! Obligé d'arrêter. Trois
semaines d'hôpital pour vous. Ça vous plait tant que ça
d'en prendre plein le museau ?
Même réponse que la précédente.
Vous êtes courageux ou stupide ?
Un peu les deux
Mais ça demeure un choix.
La Dixième Famille, c'est LA solution pour sauver le monde ?
Bien entendu ! Au cas par cas, je l'ai dit.
Plus précisément ?
C'est très simple. Un enfant de dix ans y aurait pensé. Grâce
à internet, nous réunissons des groupes de neuf familles de
milieux totalement différents acceptant d'aider une dixième
famille en grande difficulté.
Vu ses problèmes, cette famille n'a pas forcément accès
à internet ?
Non. Sauf cas exceptionnel, elle n'a pas d'ordinateur à la maison,
encore moins d'accès internet. Plus tard, on lui montrera. D'ailleurs
au départ, nos neuf familles ne connaissent pas encore l'identité
de la famille qu'elles vont " accompagner ". Je préfère
ce mot à " aider ". Les familles accompagnatrices vont faire
connaissance à partir d'un système de partage de savoirs.
Quels savoirs ?
Peu importe, puisque tout le monde sait au moins UNE chose. Mais l'inventaire
de ces savoirs, tout en renforçant les liens de cette communauté
naissante, va permettre au modérateur du groupe - une galaxie dans
notre langage - de décider des moyens à mettre en uvre
pour aider la famille en détresse dés qu'elle sera identifiée.
Pourquoi neuf familles dans le groupe, pardon la galaxie ?
Ca représente trente/quarante personnes, enfants compris, donc ça
reste gérable. Il y aura toujours une demi-douzaine de personnes disponibles
- ce qui est rarement le cas avec une seule famille.
Mais comment interviennent ces 9 familles ? Elles sont livrées à
elles-mêmes ?
Nous leur donnons des clés. Et un mini-cahier des charges. Ensuite,
elles se débrouillent. Et là ça commence à devenir
intéressant car elles trouvent forcément des choses auxquelles
on n'a pas pensé. Que nous répercutons en temps réel
aux autres familles après les avoir vérifiées. Ca sert
à ça l'Internet.
Vous n'avez rien dit des problèmes de la dixième famille
?
Surendettement, chômage, tracas causés par les incivilités
des enfants, gestion des papiers, du budget, demandes de conseil d'orientation,
accompagnement scolaire des enfants, problème avec l'employeur, quel
médecin consulter, ça ne manque pas, vous savez. Chaque catégorie
de problèmes a son parrain-correspondant, et les problèmes non
résolus sont débattus chaque mois par l'ensemble du groupe avant
d'être remis en question.
Et si les familles-ressources craquent
. ?
Bonne question. Restent leurs enfants qui sont concernés par un jeu
intelligent (pardon ! pardon !) sur internet avec des énigmes à
trouver dont ils échangent les indices communiqués quotidiennement
par nos soins en cours de récré. Le jeu s'appelle dix métiers
en or.
Que vient faire ce jeu dans le système social ?
Sensibiliser les enfants à la notion de partage à travers
un jeu intelligent - si j'écrivais je mettrai des guillemets et, pardon
de l'arrogance du terme, mais certains de vos confrères l'ont dit (rires)
et surtout, nous demandons à ces mêmes enfants de faire remonter
l'info " sociale " à leurs parents. Dernier point, les cartes
échangées par les enfants sont sponsorisées ce qui nous
permet de faire rentrer un peu d'argent.
Pour en revenir aux familles accompagnatrices, que se passe-t-il en cas
de mésentente ?
Ça peut arriver, eh bien, la galaxie explose et les familles sont
réparties dans d'autres galaxies. Un mois supplémentaire à
l'échelle de l'univers, c'est supportable, non ?
Vous avez aussi évoqué les handicapés ?
Pour nous, une famille, c'est un référent adulte + un enfant,
ça peut donc être une vieille dame en maison de retraite avec
son petit fils, un handicapé jeune sourd et son éducateur, ou
encore un foyer monoparental avec une femme encore jeune dont le conjoint
est parti pour l'échanger contre un modèle plus récent.
Vous êtes cynique !
Réaliste m'irait mieux. En dix ans de terrain quand on faisait du
soutien scolaire, j'ai rencontré à Montreuil à peu près
huit cents mères de familles dont 80% étaient dans cette situation.
Donc, votre système de partage de savoirs permet également des
rencontres entre adultes. C'est une agence matrimoniale qui n'ose pas dire
son nom ?
Ce n'est pas l'objectif principal, mais ça ne me gêne pas.
Ça vaut largement les sites spécialisés sur internet,
hein ? et dans le cadre de familles à recomposer, pourquoi pas ?
Pourquoi le regroupement des neuf familles doit-il être forcément
hétérogène ?
Dans le projet, il y en a un second, c'est celui de faire effectuer de courts
séjours aux enfants dans des milieux et des cadres différents.
Mais c'est gigantesque à organiser ce système, non ? Vous
n'avez pas peur ?
D'abord, on a commencé à tester le
projet à Mantes la jolie pendant une année. Ça semble
avoir fonctionné.
Mantes la jolie ? C'était volontaire ?
Ça ressemblait un peu à ce volontariat
militaire quand on désigne les volontaires en question pour détecter
des mines. Le cabinet de JL Borloo qui commençait à nous trouver
collant s'est dit qu'après an passé au Val fourré, il
avait peu de chance de nous revoir. Finalement, on s'en est pas mal sorti,
et nous revoilà de retour à Paris depuis 6 mois, pétants
de santé, et prêts à initier la France entière
à dixiemefamille.com. Et bien entendu, à donner quotidiennement
de nos nouvelles à Monsieur Borloo.
Une dernière question. Pourquoi l'identification aux galaxies ?
Hé ! Hé
Mais pour rêver !
(Propos recueillis par Isabelle Betencourt)
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